Philippe Engelhard, économiste et philosophe, est intervenu, le 2 mai au CNAM, dans le cadre de la mission 2000 au cours d'une conférence intitulée

"Economies informelles, économies criminelles : la face cachée de la mondialisation " .

Voici quelques extraits:

Pouvons-nous réinventer un capitalisme social à échelle planétaire?. Les contre-pouvoirs des consommateurs, écologistes, syndicats, ONG, sont - ils en train de domestiquer le capitalisme ultra-libéral, en faisant jouer les lois du marché?

Pour beaucoup de gens, la mondialisation semble bien constituer l'achèvement du capitalisme.

En fait, une grande partie du monde vit en dehors de ce que nous considérons comme la modernité . A l'orée du troisième millénaire, au moins deux milliards et demi d'êtres humains vivent avec moins de 2 dollars par jour.

D'aucuns pensent que le marché doit jouer librement ; la croissance de l'économie mondiale tendant à égaliser les niveaux de vie qui ne cesseront de s'élever. Hélas les études les plus récentes montrent qu'il n'y a aucune convergence du revenu par tête et des taux de croissance dans le monde... Si, en 1977, le revenu moyen aux Etats-Unis était quarante fois supérieur à celui des pays pauvres, l'écart est maintenant de quatre-vingts...

Une grande partie de la planète vit dans la pauvreté ; particulièrement dans les zones rurales. Les économies informelles, criminelles ou non, prolifèrent aussi vite que l'économie ordinaire. Le marché capitaliste est, si l'on raisonne en quantité de population, minoritaire.

Les économies informelles et criminelles étendent partout leurs réseaux . La première naît de la pauvreté, la deuxième, généralement, entretient la pauvreté. Il reste que la mondialisation de l'économie ordinaire accélère évidemment les connexions. Si nous ne faisons rien, nous allons vers un monde divisé par la pauvreté, l'incivilité, le ressentiment, le crime et les terrorismes du désespoir. La question cruciale est donc de savoir comment prévenir l'apparition d'un monde encore plus inégal, plus fragmenté et plus violent. On peut esquisser quelques pistes:

La première piste repose sur une meilleure coordination des Etats dans la lutte contre la criminalité. Non sans un risque évident, celui d'une pression policière accrue et donc d'une limitation des libertés, qu'on voit déjà poindre aux Etats-Unis et en Europe. Tout semble se passer, cependant, comme si la violence publique se substituait à la violence privée. Nombre d'exécutions ressemblent de plus en plus à des assassinats.

La répression a des limites:  la tentation du pas vu pas pris demeure si le respect de la loi n'est pas sous-tendu par quelque chose de plus fort que la peur de la sanction. La règle de droit doit être légitimée par une éthique. La société elle-même est invivable sans une certaine dose de bonté et d'éthique. L'éthique découle certes de la raison, mais aussi d'un autre ordre, plus émotif et plus affectif. Ce qui est vrai de la société l'est évidemment du marché. Les idées de bonté peuvent sembler bien éloignées des préoccupations mercantiles. Mais le respect du droit et donc d'une éthique minimale partagée par tous est nécessaire.

Quelle légitimité des droits de l'homme pour ces milliards qui ne peuvent pas vivre humainement ? Quelle est la légitimité du droit et de la morale si nous ne leur donnons pas un contenu réel, économique et politique ?

La première priorité est d'établir un véritable contrat de solidarité avec les pays pauvres, qui devrait comprendre deux volets: la mise à la disposition des populations de biens et de services de base à faibles coûts ainsi que le renforcement de leur marché intérieur par un appui aux économies locales.

Ce contrat ne peut résulter que d'une véritable révolution dans la perception que nous avons de ces pays, de leur économie et de leur société. Cette révolution exige de renoncer à l'idée saugrenue selon laquelle toutes les économies doivent suivre la même politique économique et la croissance par les exportations. Il faut aussi abandonner le mythe du grand marché planétaire porteur de prospérité. Il nous faut revenir à une distinction entre croissance et développement. Faute de cette distinction, nous aurons sans doute de la croissance, mais la pauvreté continuera de s'étendre.

Les avantages de la démocratie sont importants. C'est le droit d'expression et le suffrage universel qui permettent aux pauvres, souvent majoritaires, d'utiliser à leur profit les institutions démocratiques. C'est à ce prix que la démocratie devient réelle, autrement dit citoyenne.

L'exigence de développement, et non seulement de la croissance, ne concerne pas que les pays pauvres du Sud. Dans une économie mondialisée, toutes les pauvretés sont à quelques égards solidaires. Le coût social, dans les pays riches, en est très élevé. D'un autre côté, il faut être aveugle pour ne pas voir que, pour un taux de croissance donné, l'emploi de personnes peu qualifiées dépend du coût social du travail. Des efforts ont été tentés pour réduire ce coût, mais de façon encore trop timide. On ne pourra faire mieux sans augmenter les ressources publiques. Lever de nouveaux impôts est politiquement impensable et réduirait la croissance. Les pauvres en feraient d'ailleurs les frais. La solution des impôts sur la consommation ou les revenus n'est donc pas pour demain...

Il n'est très probablement pas d'autres voies que d'instaurer une taxe sur les mouvements de fonds. Une partie serait affectée à la lutte contre la pauvreté au Nord et une autre à la lutte contre la pauvreté au Sud. On va crier à l'irréalisme, comme on l'a fait pour la taxe Tobin ! Pourtant, le Brésil a bien instauré une telle taxe sans que, pour autant, les investissements refluent. On pourrait tout aussi bien proposer de taxer la bulle financière avec l'avantage de la faire atterrir en douceur.

Au fond, ce ne sont pas les solutions qui manquent,

c'est notre imagination et notre capacité de changement qui font défaut.

Nous incriminons la mondialisation, mais nous avons la mondialisation que nous méritons. Si nous laissons le marché dicter sa loi, nous n'aurons ni la loi ni le marché, mais un monde mafieux et invivable. Des contre-pouvoirs sont donc nécessaires. Ce sont ces contre-pouvoirs qui réguleront socialement la mondialisation. Le premier contre-pouvoir réside dans les syndicats dont la coordination devient plus que jamais nécessaire. A la multinationalisation des firmes doit répondre la multinationalisation des syndicats. Le deuxième contre-pouvoir est celui des consommateurs. Les consommateurs votent avec leurs cartes de crédit et leurs carnets de chèque. Qu'ils boycottent donc les firmes qui ne jouent pas correctement le jeu social ou économique ! Les consommateurs sont tout aussi bien des épargnants. Qu'il se décident donc à investir, par l'intermédiaire de banques mutualistes, dans les firmes qui ont un comportement éthique. Les Etats finiront par leur emboîter le pas !

Ce qu'on ne peut nier, c'est l'influence croissante des associations de consommateurs et des ONG. Ce pouvoir n'est pas à sous-estimer : il a fait capoter l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) et quasiment Seattle. Les firmes commencent à deviner qu'elles ont des comptes à rendre à l'opinion internationale. Elles n'auront bientôt plus d'autre choix que d'édicter des chartes éthiques et sociales.

La dissociation croissance économique et lutte contre la pauvreté est absurde. Il faut faire de la lutte contre la pauvreté un levier de changement économique, social et politique. Un essor économique partagé conduit à une meilleure perception par tous de leur intérêt propre : Le changement social commence lorsque les différents acteurs prennent conscience que leurs intérêts sont interdépendants et l'idée du bien commun peut alors émerger.