Réformer l'OMC... et après
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La "Bataille de Seattle", ce désastre qui s'est abattu en décembre 1999 sur le "Millenium Round" par lequel l'OMC cherchait a étendre la libéralisation du commerce, a été considéré comme une victoire majeure par les ONG anti-mondialisation et de nombreux autres groupes de la société civile. Ayant réussi à se frayer un chemin sur le devant de la scène internationale grâce à ces manifestations massives et aux slogans réclamant la réforme de l'OMC et la fin de la mondialisation, l'ensemble des Verts et autres organisations participantes se sont retrouvés malheureusement muets face à la question, inévitable et légitime, qui leur demandait des propositions spécifiques, concrètes, bref, un programme de réforme.

Un rapide examen de presque tous les programmes proposés par ces organisations, révèle une recherche frénétique d'une nouvelle "grande idée", une réponse cohérente face à l'invincible - et ses partisans diraient "inévitable" - conquête du libre-marché et de la mondialisation. Une récente interview de Lori Wallach, l'activiste bien connue pour être l'instigatrice des manifestations de Seattle, met en évidence ce problème: à la question posée par trois fois "si on vous donnait carte blanche pour réformer le commerce mondial, quelles réformes spécifiques proposeriez vous?", les réponses, en-dehors de vagues généralités, furent difficiles à trouver. Il faut, en outre, tenir compte du fait que les réponses avancées par les ONG et les groupes d'activistes sont immanquablement rejetées car on les accuse d'être issues d'entités qui ne sont pas élues par les populations, ce qui réduit immanquablement la légitimité démocratique de leurs points de vue face à ceux de l'OMC qui, quelle que soit l'opinion qu'on en ait, est une entité qui a été créée par des gouvernements élus démocratiquement...

Les quelques propositions, vagues, que l'on puisse discerner semblent exprimer une volonté de "désarmer" l'OMC, ou exiger que des normes en matière de législation du travail et d'environnement soient inclues dans ses décisions. Alternativement, il a été proposé que les problèmes de l'emploi et de l'environnement soient pris en charge par d'autres corps supra-nationaux tels que l'OIT (Organisation Internationale du Travail) ou une "Organisation Mondiale de l'Environnement" qu'il serait judicieux de créer. Mais ces propositions seront-elles en mesure d'améliorer les lois sur le travail et l'environnement? En principe, oui! Mais en dépit de l'apparente unité du front des opposants et face à leurs revendications à représenter les intérêts des pays en voie de développement exploités, il faut noter que nombre de ces pays considérent les restrictions en matière de travail et d'environnement comme défavorables à leurs intérêts. Ils craignent en fait que de telles restrictions ne soient que des obstacles à leurs exportations, ce qui en l'occurence est vrai lorsque l'on analyse les motifs des syndicats de commerçants américains qui appuyaient les manifestations de Seattle et qui accueilleraient avec joie de telles règlements, en fait des mesures protectionnistes pour l'emploi nord-américain. "Des normes si élevées sont bonnes pour les pays riches" disent beaucoup de ces pays en voie de développement, "mais nous ne pouvons nous permettre un tel luxe, même si nous avons une certaine sympathie envers de telles intentions". En fait, certains délégués de pays du Tiers-Monde n'ont pas du tout apprécié de se faire sermonner par des manifestants blancs américains de classe moyenne. Tout cela semble démontrer un point qui devrait être parfaitement évident: nous vivons dans un monde où les nations se situent à des stades fort différents de leur développement économique et qui, par conséquent, ont des préoccupations extrêmement variées par rapport à l'emploi et l'environnement. Il serait totalement irréaliste, par exemple, de s'attendre à ce que, dans le domaine de l'environnement et du travail, le Guatemala instaure les mêmes lois que l'Allemagne.

L'idée donc, qu'une organisation, qu'elle quelle soit, ait la capacité de concevoir, de décider et d'imposer des règles qui seraient équitables pour presque, si ce n'est pas tous les pays est forcement empreinte d'un certain ridicule. D'autre part, le "commerce" est considéré comme étant l'échange de produits finis aux productions complexes comprennant des étapes réparties en plusieurs endroits du monde exécutées sous des conditions très variées en matière de lois du travail et de l'environnement. Chercher à comparer une cuillère fabriquée dans une usine d'un pays respectant les lois sur l'environnement à une cuillère fabriquée dans les sweat-shops d'un autre pays, et appeler cela "libre-commerce", comme le fait l'OMC, montre bien la tromperie que contient l'assertion néo-libérale selon laquelle le commerce "libre" est nécessairement juste.

Dans ce contexte, l'idée de "désarmer" l'OMC ou même d'envisager de transférer la régulation de l'emploi et de l'environnement à d'autres institutions supra-nationales, institutions qui commenceront alors à rivaliser entre elles afin d'obtenir la suprématie de leur propre perspective, semble n'être conçue que pour créer plus de confusion et donc difficilement capable de développer une plus grande équité. Au moment de déterminer quelles sont les réformes appropriées, les ONG doivent pousser leur analyse à des niveaux plus profonds que celui, superficiel, de l'OMC. Elles doivent reconnaître que le moteur de l'économie néo-libérale globale est la compétition. La menace de délocalisation des capitaux et des entreprises nous a bien fait comprendre que les états et leurs politiciens n'exercent plus aucun contrôle sur l'économie mondiale mais qu'au contraire ils sont dominés par ces même forces de la compétition et qu'ils doivent donc, eux aussi, se battre pour conserver les capitaux dans leur pays et l'emploi de leurs électeurs.

De nos jours, la liberté dont disposent les politiciens pour appliquer une législation qui pourrait chagriner les places financières ou les marchés obligataires, s'est réduite à peau de chagrin. Il en est de même pour ces lois, supposées strictes, qui, au niveau national, sont censées protéger les conditions salariales et l'environnement mais qui sont en fait devenues parfaitement déférentes envers le libre-marché et ses multinationales depuis qu'il est capable de déplacer ses investissements et emplois vers tout pays qui offre des conditions moins restrictives et plus attrayantes, c'est à dire moins onéreuses. Inutile alors de se demander comment un accord même aussi modéré que celui de Kyoto sur le changement climatique soit tenu en échec...

En fait, on peut carrément affirmer que le libre mouvement des capitaux a engendré un marché mondial au sein de la politique des gouvernements: il s'agit là d'une compétition internationale qui oblige les peuples à se subordonner aux volontés des marchés. Ce qui est encore plus effrayant, c'est que les gouvernements soient incapables de restaurer une réglementation des marchés financiers et des multinationales, en effet, s'ils essayaient de le faire, le résultat en serait une fuite des capitaux et une délocalisation des emplois. Même si les membres du G-7 en venaient à agir ensemble ils seraient de toute façon impuissants face à la menace d'une fuite des capitaux vers Singapour, Zurich ou les Îles Caïman.

En résumé, on peut dire que le libre-marché a institutionalisé la mondialisation d'une compétition effrénée: une compétition qui n'est plus soumise au contrôle d'aucune nation ou groupe de nations. Il faut aussi être bien clair sur le fait que la compétition globale du libre-marché, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est en aucune façon concue pour developper une plus grande équité ou une meilleure protection de l'emploi et de l'environnement. La compétition n'est pas une affaire d'équité, mais bien de profit! Face à ce manque de contrôle de la part des gouvernements, il est peut-être inaproprié de considérer l'OMC comme la cause de tous nos maux. Après tout, la dérèglementation financière et le pouvoir qu'ont acquis les entreprises transnationales de pouvoir faire circuler leurs produits librement, sans tenir compte des frontières, sont des phénomènes bien antérieurs à l'établissement de l'OMC.

La seule riposte que les gouvernements ont pu trouver, après avoir malencontreusement perdu le contrôle de l'économie mondiale, et s'étant ainsi retrouvés à la merci de sa puissante compétitivité, a été d'imaginer le transfert de l'exercice de ce contrôle à une entité qui soit capable d'agir d'une façon censée être rigoureuse et "équitable" en établissant l'OMC. L'OMC devrait donc être considérée comme un symptôme de l'absence de contrôle de l'économie globale plutôt que sa cause.

Supposons que l'OMC, étant aux ordres de l'ensemble de ses états membres, effectue un retournement total de la situation, et qu'au lieu de soutenir le libéralisme des marchés financiers et des multinationales, elle essaye d'imposer la restauration d'une réglementation, quelles seraient alors les véritables améliorations que nous pourrions en espérer? Etant donné qu'une telle perspective semble hautement improbable, le simple fait de "désarmer" l'OMC ou de se départir des responsabilités nationales au profit de telles institutions ne changera ni n'arrêtera la dynamique de la compétition au sein du libre marché global. Les ONG ont tout à fait raison d'insister sur le fait que la compétitivité du libre marché représente un paradigme inacceptable, mais alors, quelles sont les alternatives? Dans cette conjoncture, les partisans du libre-marché vont, non sans raison, claironner qu'abandonner en bloc la politique du laissez-faire, si cela était encore possible, serait synomyme d'un retour au protectionnisme. En effet, une riposte sous la forme d'une politique internationale d'augmentation des tarifs à l'importation a souvent été accusée d'être à l'origine des guerres précédentes. Si cet argument est accepté, il semblerait donc que ni, d'une part, le laissez-faire général, ni, d'autre part, le protectionnisme, ne puissent offrir une structure économique mondiale susceptible de promouvoir l'équité du commerce international tout en protégeant l'environnement et en fournissant des conditions de travail appropriées. C'est là que se trouve le noeud du problème auquel s'affrontent les ONG aujourd'hui.

Etant donné que le protectionnisme et le libre commerce sont tous deux caractérisés par d'insoutenables concepts de compétitivité, il semble indispensable de développer une vision totalement différente de l'économie pour le futur. Les effets concrets du réchauffement de la planète et ses modifications climatiques ne sont que des signes supplémentaires et irréfutables du besoin urgent d'un nouvel ordre économique mondial.

Néanmoins, il est peut-être oportun de remarquer qu'au cours de la recherche de ce nouveau cadre de développement, si nous considérons que la compétitivité effrénée est l'inévitable conséquence des deux paradigmes sur lesquels nous avons disserté jusqu'à présent, une analyse de cette compétitivité pourrait être un bon point de départ. Dans le présent contexte du libre marché, il semble acquis que la compétitivité est nécessairement une "bonne chose". Nous sommes tous incités à devenir "plus compétitifs", et, de nos jours, toute activité, affaire ou produit dont le coût serait plus élévé que celui des concurrents serait immédiatement classé "non compétitif" et son existence perdrait immédiatement tout intérêt. Par ailleurs, la compétitivité est presque universellement acclamée en tant que "moteur d'innovation" et considérée comme éant capable de garantir les prix les plus bas pour les consommateurs.

Mais si c'était vrai, la compétition économique mondiale ne serait alors rien d'autre qu'une utopie car, en réalité, elle ne profite qu'aux premiers 20% de la population, les autres 80% s'enfonçant de plus en plus dans la pauvreté. Le fossé grandissant entre riches et pauvres, le nombre croissant de réfugiés et de chercheurs d'asile, le recours grandissant aux partis d'extrême droite, le réchauffement planétaire et la dégradation écologique ne sont que les cris évident non d'une utopie, mais bien d'un étouffement dans les sables mouvants de cette compétitivité qui ne fait que s'aggraver, nous emprisonne et nous rend malades.

En étudiant plus profondément la compétitivité, il devient évident que, pour être juste et gratifiante, elle doit forcément être encadrée par un ensemble de règles équitables universellement acceptées et respectées. Qu'il s'agisse d'une d'un jeu entre enfants, d'une course aux Jeux Olympiques ou du commerce international, la compétition doit toujours être subordonnée à la coopération. Si ce n'est pas le cas, comme chaque parent le sait, même un jeu d'enfant peut rapidement déraper et se transformer en un affrontement violent. Etant donné qu'aucun état, ni groupe de nations, n'est capable de réglementer les marchés financiers et les multinationales et que l'OMC ne sert qu'à protéger leur liberté de mouvement, j'affirme que la compétitivité n'est plus insérée dans un système de contrôle coopératif, elle règne maintenant sans entraves sur le monde entier. Il n'est donc pas surprenant que les partisans du libre-marché considèrent la mondialisation comme étant "inévitable."

Face à cette dangereuse situation, ce que les ONG doivent faire avant tout est de reconnaître et accepter ces faits et cesser d'enfoncer leurs têtes dans le sable comme des autruches qui prétendraient que cette situation, qui porte en elle les germes d'une véritable catastrophe, n'est en fait qu'un mirage. Nous pourrions dire que, d'une certaine façon, les analystes de l'économie mondiale se bercent d'illusions quand ils prétendent que les états peuvent encore contrôler les capitaux mondiaux, et les voilà citant des pays ayant réimposé des contrôles tels la Malaisie ou le Chili. Mais ils oublient le fait que ces pays n'ont appliqué ces contrôles que sous la menace, au cours des crises financières de l'Amérique Latine et du Sud Est Asiatique, pendant la fuite des capitaux. Imposer à ces moments-là un contrôle des mouvements capitaux représentait en effet le moindre mal face à l'affligeante perspective d'une hémoragie financière totale - réaction que George Soros qualifia alors de "boulet de démolition".

Imposer un contrôle sur les mouvements financiers n'est donc, on l'a vu, qu'une alternative vraiment exceptionnelle, et même si elle devait être mise en oeuvre, il faut savoir que de telles crises ne menacent en général que les pays en voie de développement. Tant qu'il y aura des "places" plus attrayantes pour les capitaux volatiles, l'idée de pouvoir restaurer un contrôle financier ne sera qu'une chimère, et cela y compris pour le puissant G-7. Des exemples comme la Malaisie et le Chili démontrent que la finance mondiale est hors de portée de toute réglementation, qu'elle soit unilatérale ou même multi-latérale, seule une régulation mondiale et simultanée peut fournir une solution concrète et efficace.

Il en est de même pour les multinationales. Leur capacité, en fait leur menace, de délocaliser leurs productions et emplois n'a que trop souvent forcé les gouvernements à leur fournir de généreuses subventions aux frais des contribuables. Cela signifie que le libre marché est en fait un protectionnisme réservé aux multinationales qui parcourent la planète tels une horde d'éléphants anthropophages à la recherche de profits toujours plus grands, poussés par les exigences intraitables de leurs actionnaires et directeurs de fonds de spéculation sous la menace d'OPA et autres prises de contôle. Le fait que Microsoft, l'un des éléphants de la horde, se soit laissé piéger par la loi anti-trust américaine n'apporte que peu de réconfort quand on connait le pourcentage de ces géants qui ne sont jamais contrôlés. Le cas de Microsoft démontre amplement l'hypocrisie du modèle de libre marché américain. Après tout, le résultat naturel du libre-marché a été la consolidation sans précédent des multinationales et une compétition féroce caractérisée par des techniques de marketing toutes plus agressives les unes que les autres. Si Microsoft est devenu trop puissant grâce à la compétence de ses cadres qui ont "agi au mieux des intérêts de la compagnie", il est naturel qu'ils soient fortement désapointés de se retrouver pénalisés d'avoir trop bien fait leur travail.

Le cas de Microsoft ne fait que confirmer qu'il est urgent de réglementer les activités des multinationales pour qu'elles soient placées sous le contrôle des nations d'une façon démocratique et transparente. Il est alors évident qu'une telle régulation ne peut se concevoir que globale et simultanée. Les ONG doivent donc avoir le courage de regarder les choses en face. Etant donné que les politiciens ne sont plus en mesure de contrôler la situation mondiale, essayer d'exercer des pressions d'une manière conventionnelle sur les politiciens afin qu'ils modifient une situation dont, finalement, ils ont perdu le contrôle est plus que probablement incohérent. Le problème est tel que toute proposition d'un nouvel ordre économique devra obligatoirement être bien plus complexe qu'une simple vision du futur, elle devra non seulement indiquer les mesures que les dirigeants, hommes d'affaire et autres décideurs devront mettre en oeuvre, mais surtout expliquer clairement la façon dont ces changements devront être réalisés. Elle doit apporter une méthode claire et pratique pour effectuer une transition responsable et saine du modèle présent, nocif, vers un modèle futur, celui que nous désirons tous.

Le défi est donc de trouver le moyen d'aller de A vers B. L'impasse dans laquelle nous nous trouvons est devenu si opressante que la méthode qui permettra d'effectuer cette transition, essentielle, entre les deux modèles est finalement plus importante que la définition du nouveau modèle lui-même. Ce nouveau paradigme sera sans doute celui d'une coopération économique mondiale comprenant un cadre, soutenu par tous les pays, qui régule la sphère financière, les activités des multinationales et les nombreux autres aspect mondiaux de l'activité économique. Une telle structure sera caractérisée par une véritable indépendance entre les nations et les régions et respectera la richesse et la diversité de chaque pays, de chaque culture. Elle facilitera un mode de développement économique des pays pauvres basé, non sur la dette et la dépendance, mais bien sur le don de ressources et d'assistance. Cette structure maintiendra à la fois l'unité et la diversité des peuples et des nations, elle considérera aussi que "le bien de chaque État c'est le bien de tous". Il s'agit d'un système de relations humaines plus connu sous le nom de "solidarité".

Quant au moyen d'atteindre ce but, il n'existe à ma connaissance, loin d'être universelle, qu'une seule méthodologie adéquate.

© 5 octobre 2000. John M. Bunzl

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