Une nouvelle de Gilles Meuriot

EVENEMENT CLIMATIQUE

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Enfin j'ai vu les étoiles. Pas plus d'une heure au sommet - et c'est peut-être bien ma dernière visite.
En tout cas, j'ai tout enregistré et je peux tout te raconter.
D'abord le gardien nous a souhaité la bienvenue : "Ici vous entrez dans Last Vision, le dernier parc naturel sur Terre situé au-dessus de la brume qui couvre notre planète depuis l'Evénement Climatique. Le dernier refuge aussi pour les forêts et animaux d'antan. Ici en raison de l'altitude considérable, les arbres subsistent encore, les jours succèdent aux nuits, et le regard porte à l'infini, librement."
Il allait ouvrir un sas, mais auparavant il nous a bien expliqué les risques, car dehors le froid est intense, incroyable.
"C'est important, sachez-le, nous sommes vous et moi tellement habitués au confort de nos 50°C, que nous oublions notre drain thermique : n'oubliez pas, c'est lui qui réfrigère notre sang et nous procure le bien-être. Dehors, ce drain nous congèlerait en un instant! Aussi au moment de sortir pensez à le désactiver, c'est vital. Au moindre engourdissement, faites-moi signe et cherchez du secours".
Et il y a d'autres risques, par exemple quand le soleil est au-dessus de l'horizon : eh bien, il faut des lunettes spéciales.
Quand j'y pense : imagine la vie à 10°C, comment les gens ont-ils pu vivre, se réchauffer?

 

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Sur le moment je n'ai pas senti le froid, j'ai levé les yeux et - .............Oooh - l'obscurité était partout, oppressante, le ciel profond comme l'encre et beau comme le velours, piqueté d'étoiles scintillantes, si nombreuses et lointaines, j'écarquillai les yeux toujours plus pour engranger cette moisson...
Le temps a dû passer, et j'ai vu que la foule s'était dispersée, attirée par les animations bruyantes à l'intérieur - le vieux gardien était à mon côté : - Oui c'est beau, la première fois... mais, a-t-il ajouté : - ensuite, impossible d'oublier.
Nous sommes restés silencieux un moment. Plus tard, là haut près du zénith, il s'est produit quelque chose : une étoile s'est allumée, surpassant toutes les autres, étincelante!
- Qu'est-ce que c'est ? ai-je demandé, regardez ça brille de plus en plus fort!
- Encore un vaisseau.
- Un vaisseau? Quel vaisseau?
- Un de plus, ma foi, les rats quittent le navire.
- Mais je ne comprends pas, quel navire, quel rats?
- Cette étoile voyez-vous, comment expliquer... c'est une machine, oui un monstre qui produit une lumière aveuglante, cela s'appelle un propulseur pho-to-nique. Loin au-dessus de nous, il s'allume. A l'arrière d'un vaisseau, immense.
Ecoutez, ce navire de l'espace emmène dans ses flancs 4000 colons endormis, pressés dans leurs alvéoles. .. Maintenant cette sorte d'étoile va dériver de plus en plus vite, et dans les heures qui viennent son éclat va décroître, tandis que la nef prend son cap vers les planètes, euh ... terraformées.
Et d'autres suivront, toutes les nuits à présent, ...les rats.

 

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Le temps passait à toute allure, je lui ai posé plein de questions et j'ai enregistré toutes ses réponses. Il a fallu rentrer.
Sa voix tremblait un peu, il m'a paru fatigué, et je réécoute ses derniers mots - il a dit : "Puisse-tu voyager toi aussi vers les étoiles et gagner ta liberté".
C'est très mystérieux. Ne sommes-nous pas libres d'aller et de venir?

 

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J'ai reçu ton message. C'est dur d'attendre ton retour sans pouvoir vraiment te parler. Aujourd'hui pour la première fois j'ai résolu d'utiliser le cryptocourrier, c'est cher mais j'ai besoin de savoir.
Oui je veux savoir : pourquoi vous imposent-ils des cadences si dures et des périodes si longues de travail posté? Pourquoi cette discipline? Le secret pèse autant que la fatigue.
Sais-tu à quoi sert ton usine fourmilière? On connaît finalement très peu de choses sur ces monstres de métal que vous produisez en série. Ils emportent des milliers d'opérateurs - mais que font tant de personnes pour servir ces incroyables machines? Ces fameux gouffres à carbone une fois lancés en orbite aspirent les gaz à effet de serre? Pourquoi faut-il en construire autant et toujours plus vite?
Ils disent que le réchauffement de l'atmosphère sera maîtrisé grâce à l'enterrement des villes et des usines à grande profondeur, et si les gouffres à carbone sont déployés à temps dans l'espace. Combien de temps cela prendra-t-il?
Ici, le confort se dégrade. Les employés du Service d'Ambiance Urbaine sont débordés et interviennent rarement. Il fait trop chaud au niveau -100, parfois je dois régler presque à fond mon drain thermique et j'ai la nuque glacée.
Mon voisin dit que c'est pareil dans tous les blocs habitat à ce niveau. Maintenant je te laisse. Réponds-moi vite et dans le même mode, l'échange est privé et tu peux tout me dire.
Ne signe pas pour un nouveau cycle majeur, laisse les autres travailler et viens me rejoindre enfin, je t'attends.

 

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Ma voisine a beaucoup aimé l'enregistrement de Last Vision. En image intégrale, c'est comme si elle se retrouvait là-bas elle-même. Elle a dit qu'elle reconnaissait les constellations de Pégase et Andromède, qu'autrefois elle observait avec son télescope d'amateur. Elle a reconnu aussi les arbres, sur la crête. Ce sont des cèdres de l'Atlas, tu verras comme c'est beau. Impossible d'oublier, le vieux l'avait dit.
Toi aussi à ton retour, tu verras le gardien du Parc, et tu l'entendras radoter, évoquant les catastrophes :"planète naufragée", "humanité à la dérive", "sauve qui peut", et surtout "les rats quittent le navire".
Ça il l'a répété au moins dix fois, et la voisine a bien rigolé. Je te dis qu'elle est bizarre, elle extirpe des câbles de son plancher, branche son ordinateur et examine les signaux qui circulent dans les galeries techniques. C'est vraiment un passe-temps de dingue. Mais c'est bien connu, les personnes nées avant l'Evénement Climatique sont détraquées, elles s'adaptent mal à la vie et au confort moderne.

 

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Au bureau de l' Underground Way to the Future, j'ai indiqué ton matricule et demandé à te joindre en audiocom surveillé. Je n'en pouvais plus d'attendre. Grâce au Fichier Central, ils m'ont informé que tu venais de signer à nouveau. Cela je n'ai pas pu le croire.
Voyant mon désespoir, ils ont fait venir une personne du recrutement , qui m'a bien expliqué la situation. C'est une personne charmante et rassurante.
Grâce à elle j'ai pris ma décision : je pars te rejoindre en zone pionnière! Je suis beaucoup trop jeune, mais c'est une autorisation exceptionnelle. Je travaillerai à l'assemblage des modules "puits à carbone", à l'extrémité de la machine. Ce sont de gigantesques entonnoirs, très fragiles, qui fonctionnent seulement en orbite.
J'ai demandé si nous serions ensemble et ce que tu faisais. Avec leur Fichier Central, c'est simple ils savent tout. Bien que tu ne m'aies jamais rien dit, je sais maintenant que tu travailles à la finition des locaux vie, la partie centrale qui abrite jusqu'à 4000 opérateurs. Et que tu te trouves au niveau - 380.
Nous pourrons nous revoir enfin dès la fin du prochain cycle majeur ; et quand la zone sera stabilisée, il y aura des cellules de détente pour les couples - nous pourrons en louer à tous les cycles mineurs.
Tu vois, la personne du recrutement dit que ma décision est courageuse, car les zones pionnières sont encore dangereuses. Par exemple la source froide n'est pas toujours assurée, quelle angoisse. C'est pourquoi, une fois pris les clichés holographiques et le contrat d'embauche signé, j'ai dû passer au poste d'implantation corporelle. Maintenant j'ai comme toi une petite antenne derrière l'oreille, je ne la sens pas du tout. Le Service de Sécurité emploie des agents à temps plein pour nous protéger, et me localise en permanence.
Note ma prochaine adresse : niveau - 390, méridian 1105, décan 4852, Underground Way to the Future - Foyer des techno-agents - Bloc B510A62. Je te dis à bientôt.

 

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La voisine est carrément folle. Elle a tout de suite vu l'implant derrière mon oreille. Ca lui a fait un choc !
Elle m'a fait signe de me taire, impérieusement. Sans dire un mot, sur son ordinateur elle a inscrit : SI VOUS VOULEZ M'AIDER, TAISEZ-VOUS : avec votre implant, il enregistrent nos conversations.
Elle m'a fourré dans la main un papier griffonné, avant de claquer la porte.
Je ne comprends pas ce qu'elle a voulu écrire. Elle dit que les rats quittent le navire c'est vrai, mais seulement ceux qui le peuvent encore. Et avec raison, si les taupes comme nous sont trop myopes pour comprendre. Elle préfère résister comme elle peut plutôt que de laisser sombrer le navire. Qu'est-ce que ça veut dire?
J'ai incinéré le papier comme elle a demandé, de toute façon c'est pure folie. Que va-t-elle devenir?

 

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Maitenant je suis sur le quai du Downway Heavy Train, il y a foule au départ. Nous allons plonger dans les interminables galeries, comme des taupes, en route pour la zone pionnière. Je te verrai bientôt !
Tu sais, je voulais récupérer l'enregistrement de Last Vision en image intégrale, et te montrer les étoiles. Dommage, il est resté chez la voisine. J'ai trouvé sa porte scellée avec une pancarte : INVESTIGATION JUDICIAIRE. Je n'ai pas pu attendre.

Ca ne fait rien, la bonne surprise, c'est qu'au terme de quatre cycles majeurs, toi et moi nous aurons des places prioritaires pour Last Vision et le transport gratuit en prime. Je t'assure, ça vaut la peine d'attendre!

UNE PROUESSE TECHNOLOGIQUE

Le président gardera un bon souvenir de l'opération Exodus.

Construire en peu d'année une flotte entière de nefs capables de traverser les profondeurs de l'espace, d'emmener la fine fleur de l'espèce humaine vers une planète plus accueillante !

Certes il n'a pas été possible – soyons raisonnables – de vouloir sauver l'humanité entière du réchauffement climatique irréversible ; il a fallu choisir. 

Tout naturellement les dirigeants du monde industriel et militaire furent les mieux à même d'agir aux plans financier, politique, médiatique pour donner forme à Exodus : 40 nefs transportant chacune 4000 colons endormis… quelle vision !

Qu'il est bon de se remémorer encore les débuts de cette aventure. Ainsi, la scission entre ceux qui voulaient rester et partir reste encore marquée dans les esprits. 

Rester ? Stabiliser et refroidir la biosphère entière ?  Que d'idées farfelues …comme planter des forêts, tendre des voiles réfléchissantes sur les mers pour rejeter la chaleur du soleil ... Les fous, les insensés ; peut-être continuent-ils d'ailleurs, malgré l'envolée de la température et la violence des ouragans ?

Plus sage était l'option du départ vers une cible lointaine mais bien sélectionnée : Terra 2, exoplanète pleine de promesses. Les oligarques russes, les multinationales biotech. et sécurité américaines, la production de masse des conglomérats chinois et indien ! Il a fallu tout cela pour former GlobalTech : une puissance financière discrète, la technologie pour construire un véritable monde souterrain, puissamment gardé.

Ah, mais aussi que de diplomatie pour apaiser les foules, canaliser les énergies de populations entières, et surtout : conserver le secret. Les médias sont redoutables.

Ainsi, des vagues de techno-agents assemblent, l'une après l'autre, les vastes nefs du programme Exodus. Il faut voir les immenses tronçons progresser dans la galerie à grand gabarit, puis l'ombrelle du propulseur photonique, segmenté par quartiers, miracle de finesse. Chargement sur navette, assemblage final en orbite basse, et voici la nef nouvelle, elle embarque ses colons triés sur le volet et prend son essor, dans un torrent de lumière. Déjà, sous des kilomètres de roches, un nouveau chantier débute, un nouveau cycle majeur.

Oui la vague suivante s'est enregistrée volontairement aux guichets de l'Underground Way to the Future, le nom de couverture de GlobalTech. Les nouveaux s'engagent pour assembler des engins orbitaux, qui leur sont présentés comme des "gouffres à carbone", quelle duperie magnifique ! Comme ils doivent déchanter, une fois au fond, morcelés en petites équipes, drogués et dociles, avant de disparaître en fin de chantier.

Car le dicton est juste : on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs… Il fut véritablement impossible de contenir les émeutes, malgré les prouesses de la biosurveillance et la  remarquable invention du marteau psychique. Alors la solution est radicale : grand ménage à chaque cycle majeur. Quand nous coupons la source froide, les drains thermiques cessent tout simplement de fonctionner.

A 55°C, sans réfrigération continue du sang, la mort est rapide pour les techno-agents ; mais sur cette planète en folie, leur sort n'était-il pas noué ? 

JOURNAL

Je vais tenter d'écrire pour lutter contre la passivité qui me gagne. Quelque chose me dit : n'oublie pas pour quoi tu es venue. Puis-je encore me rappeler ces derniers cycles mineurs ? J'habite au foyer des techo-agents, niveau - 390, méridian 1105, décan 4852, Bloc B510A62.

J'aimerais tant revoir mon compagnon ; patience, il faut attendre la fin du cycle majeur. Les rassemblements sont interdits, pour limiter les risques.

A présent j'ai fait connaissance avec les membres de notre équipe : nous sommes douze, tous arrivés par le même train. Au premier quadran, nous prenons nos postes à la finition des locaux vie. L'initiation nous a été dispensée automatiquement et sur écran géant : comment sont constituées les alvéoles d'hibernation, les interfaces mécaniques, électriques et hydrauliques, sans oublier les procédures et outillages. Je ne connaissais que la technique du froid ; heureusement il se trouve dans notre groupe un spécialiste de chaque domaine. Nos tâches sont répétitives, il faudra assembler 720 alvéoles pour un carroussel, et 6 carroussels pour un vaisseau.

Le règlement me fait froid dans le dos, c'est un catalogue de risques, de mesures de sécurité et de contrôles biométriques. Pourtant, que je sache, il n'y a pas de terroristes ici, à des kilomètres sous terre !

UN DOUTE

Le président est oppressé. L'atmosphère n'a jamais été si dense. Au dernier étage, la bulle panoramique permet d'entrevoir la fuite des masses nuageuses, dans une lueur de fin du monde.

Le président consulte les données météo : vents de 300 km/h, 52°C en moyenne, humidité 98%, pression 2230 mbar, et 3 tornades de force 15 annoncées pour le prochain cycle mineur. Il va falloir quitter ce monde en folie.

Le président consulte l'historique ancien et les tendances. Pourquoi la pression a-t-elle cessé d'augmenter ? La température aussi plafonne. Pourtant aucun doute n'est permis, la luminosité au sol faiblit, l'atmosphère s'opacifie toujours plus, indice de vaporisation des masses océaniques. Cependant les précipitations augmentent et tournent au déluge.

Un météorologiste y verrait plus clair, mais le dernier est déjà en pré-hibernation, dans la nef 39 qui se prépare au voyage.

 

DESILLUSION

Je ne reverrai pas mon compagnon. J'ai la réponse : ici il n'y a plus d'anciens. Ils ont tous disparu.

Je profite des moindres instants pour parler avec les équipes sortantes, moitié par signes, moitié en chuchotant. Pourquoi tant de surveillance, d'isolement, de difficulté à communiquer entre nous ? 

Une terrible vérité se dégage... La-haut, le réchauffement est irréversible et le climat se déchaîne. Les oligarques ont accaparé la technologie pour organiser leur fuite. Nous sommes leurs esclaves, ici dans les ateliers souterrains, nous préparons les vaisseaux de leur exode. Ils quittent le navire, les rats…comme disait le gardien du parc de Last Vision. 

Pire encore : à chaque fin de chantier, un incident de source froide est programmé et les techno-agents que nous sommes succombent avant de pouvoir s'organiser et résister, tandis que les machines restent intactes. Je suis désespérée ! Je me revois encore au bureau de recrutement de l'Underground Way to the Future, heureuse de rejoindre mon compagnon, si naïve…Je suis arrivée juste après sa mort, après le "ménage" qui l'a éliminé avec tant d'autres dans une extermination de masse préméditée, ignoble !

Comment réagir ? Je suis lasse, si fatiguée. Je dois cacher ce journal.

 

RESISTANCE

A présent, je connais tous les signes pour déjouer la surveillance. En façade, je suis docile et passive ; j'évite tous les euphorisants proposés et autant que possible ceux qui nous sont imposés à table. Ceux diffusés dans les foyers de vie me poussent vers le repos et l'hypnodose, mais la colère est plus forte : je continuerai d'écrire ce journal.

Aujourd'hui nous avons reçu des instructions nouvelles, toujours sur l'écran mural de notre atelier. Il s'agissait d'assembler la dernière alvéole du premier carroussel, une  cellule d'hibernation particulière dotée d'un double circuit de réveil et de moyens de communications. J'imagine qu'elle abritera une sorte de dirigeant, qui se réveillera et sortira de ce cocon tandis que les autres seront inconscients. Je hais cette personne sans la connaître : elle est de celles qui brisent des vies froidement. Pourquoi devrais-je aménager son sommeil ?

Après le déroulement des auto-tests, au lieu de quitter l'atelier je suis restée ; les équipiers étaient intrigués mais entre nous le courant passe. J'ai modifié les raccordements des circuits de réveil : celui là dormira jusqu'au bout du voyage !

C'est risqué, ici on raconte bien des choses sur des agents transformés du jour au lendemain en zombies, devenus indifférents à tout et travaillant sans plus dire un mot. Je rédige des tracts pour nos successeurs. Je cache le tout dans ce journal, peut-être cela servira-t-il un jour.

 

CAS DE CONSCIENCE

Un message s'affiche sur le synoptique mural de la salle de contrôle désertée : la 40ème et dernière nef est assemblée en orbite. C'est le moment de quitter le port, capitaine.

C'est aussi le moment d'éteindre la lumière en partant. Bien des fois, le président a saisi de ses mains les deux clés de sécurité indépendantes, dont l'action volontaire et conjuguée coupe la source froide du chantier souterrain. Cette fois encore, l'effroi le gagne à l'idée des vies qu'il sacrifie.

Le geste sera lourd pour sa conscience. Par le passé, les oligarques réunis en conseil l'appuyaient. Aujourd'hui, dernier partant, il agit seul. Le président hésite, longuement. Les nefs d'Exodus ne sont-elles pas déjà en route, et la dernière sur le départ ? A ces humains délaissés ne faut-il pas également donner leur chance ?

Alors, enfreignant les consignes, il sélectionne le programme d'évacuation générale. Là-bas, bien plus bas sous les nuages épais et la roche pesante, la fourmilière technologique change d'état.Tous les sas seront bientôt déverrouillés, des annonces vocales et textes diffuseront et répéteront les consignes, tandis que les fonctions vitales resteront en service jusqu'à l'épuisement des réserves.

Le président quitte la salle de contrôle, souhaitant bonne chance à cette humanité sans ressources.

ALTERNATIVE

-          " Ici Botanica. Ici Botanica. Contact, contact. Me recevez-vous ?

-          …..

-          Ici Botanica. Contact, contact. Me recevez-vous ? Répondez !

-         

-          Ici Botanica, nous reprendrons la diffusion. Prochain contact dans 24 h, à 00 h TU.

  

FIN DE CHANTIER

J'ai été tirée du sommeil au quatrième quadran. Tout semblait normal : l'éclairage rougeâtre, le silence. Je me sentais inhabituellement éveillée et lucide, mais angoissée. Puis j'ai entendu des voix et des pas dans les coursives. Incroyable, ma porte de caisson était déverrouillée ! Dans mon souvenir tout se brouille et je revois des silhouettes hésitantes, nos interrogations toutes identiques, avant que nous décidions de nous regrouper dans le premier hall de répartition. Plusieurs trains longs étaient annoncés, les prochains départs affichés ainsi que la destination : Last Vision, le sommet au-dessus des nuages !

Le train d'évacuation nous ramène en surface ! Que se passe-t-il ? Nous sommes des milliers à quitter un dédale souterrain, comme dégrisés et sans but. Le train ne s'arrête pas, pourtant à chaque cité la foule se presse sur les quais. Que se passe-t-il ? Avons-nous échappé au péril ? Mon drain thermique irradie par tout le corps une agréable fraîcheur et ce bien-être me rassure.  

La déclivité augmente, le train ralentit, un jour gris éclaire les parois tandis que le froid s'accentue. Je coupe mon drain thermique et vais prévenir les autres. Quel climat allons-nous trouver, quelle vie nous attend ?

 

 

UN REGARD EN ARRIERE

Le président observe la terre, une dernière fois. Le globe apparaît encore immense, éblouissant comme jamais. Quelle surprise, aux deux pôles, de voir réapparaître le sol ferme alors que la calotte polaire avait depuis longtemps disparu.  La banquise, vraiment ? Alors elle brille comme l'argent. Au grossissement maximal, la course des nuées vers les hautes latitudes est perceptible. Dans une vaste trouée où tout miroite, le président reconnaît le contour de la Norvège et ses fjords découpés qui contrastent sur l'océan presque noir.

Intrigué, il s'en retourne vers le groupe des officiers. Les six navigants se parlent gravement ; à tour de rôle, il leur incombera de veiller au bon fonctionnement de la nef. A tour de rôle ils sortiront d'une gangue de glace, d'un sommeil sans rêve. Egarés dans les profondeurs de l'espace, comme des étincelles de conscience au milieu de la nuit, ils veilleront sur leur crypte, celle qui gire sans fin sur son axe, abrite dans sa matrice des milliers d'âmes pétrifiées et pointe vers leur but improbable.

Ils contrôleront la position et le cap, les communications, le fonctionnement des sytèmes cryogéniques, l'intégrité des propulseurs, et consigneront le tout pour le navigant suivant.

Tant qu'ils verront s'approcher, à la sixième veille et au terme d'années de route, une étoile bienveillante et son cortège de planètes, enfin l'exoplanète bleutée Terra 2.

 

ALTERNATIVE

-          Ici Botanica. Ici Botanica. Contact, contact. Me recevez-vous ?

-          Ici Oceanos, ici Laura ! Enfin, quelle joie de vous entendre ! Nous sommes bien là, à vous !

-          Hourra ! Ici John. Trois années de silence, c'était interminable ! Etes-vous tous en bonne santé, et toi Laura comment vas-tu ?

-          John, trois plongeurs sont portés disparus dans les hauts-fonds, je te raconterai. Une ferme marine a été emportée par le courant mais tout le reste fonctionne. Nous avons sauvegardé environ 12 000 espèces marines, et vous ?

-          Nous sommes au complet, pas tous en forme mais je sens que le moral va revenir ! Le conservatoire est intact, nous avons très peu de pertes et beaucoup de travail. Pour le végétal tout est en ordre ; les insectes nous donnent du souci et nous avons perdu une vingtaine d'espèces animales. ça pourrait être pire !

-         

-          Alors, Exodus, c'est bien fini ? Si vous diffusez sur l'antenne, c'est que le dernier vaisseau est parti ?

-          Oui, nous avons détecté son allumage et vu son propulseur : il est parti il y a deux jours, bien parti et la menace avec. Nous remettons en service le réseau pour vous envoyer un relevé complet. A vous.

-          Nous faisons de même. Envoyez-nous vos photos et vidéos, nous voulons voir vos visages, entendre vos voix, nous sommes si seuls. John, es-tu là ?

-          ...

-         

-          John ?

-          Oui, Laura.

-         

-          John ? Est-ce que…

-          Laura, je sais à quoi tu penses, je vais te dire.

-          John, l'expérience… où en êtes-vous ?

-          Ah bien, les premiers résultats sont encourageants, mais il ne faut pas chanter victoire, et….

-          L'albédo…quelle est la tendance ? Nous avons besoin de savoir !

-          Oui, il semble que le projet aboutisse. Nous avons injecté le gène métallisant dans quantité d'organismes, mis en culture, testé en confinement, sélectionné, et…

-          John, dis-moi tout de suite.  La couche nuageuse est-elle totale ? La température augmente encore ? L'atmosphère : devient-elle plus réfléchissante ?

 


PRE-HIBERNATION 

Les six navigants entrent en pré-hibernation. Allongés dans leurs cellules, auscultés par une myriade de capteurs, ils glissent vers le sommeil. Le président reste encore éveillé, en proie au doute.

Les autres ne l'ont pas écouté quand il faisait observer l'albédo anormalement élevé du globe terrestre. Tous voyaient pourtant que la terre est anormalement réfléchissante. L'albédo proche de 1 ? C'était le but annoncé des alternatifs ! Se pourrait-il qu'ils aient abouti dans leur tentative ?

Quelle histoire. De mouvance écologiste radicale, les alternatifs s'étaient obstinés à vouloir refroidir la biosphère par tous les moyens. Une de leurs pistes consistait à disperser sur les mers et dans les airs un micro-organisme proliférant en milieu chaud, avide de CO2, d'aspect métallisé et capable pensaient-il de faire écran au rayonnement solaire. Mais pour ce projet fou, il aurait fallu isoler et maîtriser le gène de certaine …fourmi du désert saharien, unique en son genre, qui survit en se couvrant d'une pellicule argentée pour résister à la brûlure du soleil.

Voici bien un projet farfelu ! Le président en rit encore, mais les ventouses collées à sa poitrine le rappellent au présent. Son corps s'engourdit, sa pensée reste vive.

Tout de même, voir à nouveau le sol, et précisément la Norvège où les alternatifs s'étaient finalement réfugiés ? Au jour où GlobalTech était venu prendre possession des variétés végétales et animales, la porte du conservatoire botanique norvégien était close. Le précieux patrimoine mondial était attendu de toute urgence pour le programme Exodus.  Les négociateurs étaient sous tension et le désaccord dégénéra jusqu'au jour dit de la scission : les alternatifs firent exploser l'accès principal du conservatoire. Ils auraient certainement fait de même pour l'accès de service, décidés à s'enfouir eux-mêmes sous leur montagne.

Quelle obstination ! GlobalTech avait pourchassé les alternatifs de par le monde, tout en mobilisant ses ressources pour collectionner dans l'urgence d'autres semences, microcultures et génothèques. Il avait fallu réorienter la conception des nefs cargo dites "Noé" pour abriter des cultures hydroponiques et autres productions alimentaires de synthèse. 

Les interrogations se dissipent, commence le long sommeil.

 

ESPOIR

 

-          A vous tous d'Océanos : gardez espoir ! Pour la première fois nous voyons le ciel s'éclaircir. Tous les paramètres locaux semblent confirmer le succès. A vous.

-          C'est magnifique ! Que voyez-vous ? Continuez-vous de disperser le gène métallisant ?

-          Oui, toujours plus, plusieurs milliers de ballons sont partis ces derniers mois. Nous n'avons pas de réseau météo, de télémesures pour pour suivre la dispersion des aérosols, mais autour de nous le terrain apparaît tapissé par le micro-organisme. Ce gène de fourmi saharienne, cette fameuse CATAGLYPHIS  BOMBICINA nous sauvera !

-          Vraiment ? Vous autres isolés dans la montagne et nous sous la mer ! Qu'allons-nous devenir, combien de temps faudra-t-il encore attendre ?

-          Amis, nous ressentons comme vous la solitude. Tant de variétés, de semences et d'espèces rares, à quoi bon si nous mourons à la tâche sans terre fertile, sans climat propice ?

-          Hélas nous sommes une poignée d'acharnés, trop peu nombreux ; il faudrait vivre des centaines, des milliers de vies pour réussir. Sommes-nous les derniers ?

-          Comment savoir, toujour rien sur les ondes, depuis les derniers appels à la guerre, à l'aide. Les derniers venaient de Chine, depuis plus rien. Nous continuerons d'écouter chaque jour.

 

UN MONDE A RECONSTRUIRE

A l'arrivée au terminus de Last Vision, nous avons été véritablement éblouis ! La lumière crue inondait la gare, nous protégions nos yeux.

A présent je suis émerveillée. Ah, respirer à fond, et voir au loin ! Depuis la terrasse panoramique, le regard porte librement sur une mer de nuages, jusqu'à l'infini. Sur la crête je reconnais les cèdres de l'atlas, certains sont déracinés. Je dévore des yeux les pentes d'herbe tendre, et les rochers moussus, comme dans un film ! Plus bas, le terrain miroite avant de disparaître sous la brume lumineuse.

Quittant la foule, j'ai suivi le chemin, d'instinct. Je ne voyais que ce chemin, ici une fleur, là un buisson, une prairie, un vallon, un bruissement, un filet d'eau. Je suis bien là maintenant, dans cet enclos de pierres abrité du vent et inondé de soleil, irrigué par la dérivation du torrent. Je n'en crois pas mes yeux : c'est un paradis ! Bien sûr, c'est l'œuvre du gardien, du vieux guide du Parc de Last Vision, il a su tout conserver !

Je froisse une tige, une feuille et ressens la bouffée d'essences végétales inconnues. J'ai reconnu les ruches bourdonnantes, les abeilles préservées. Plus loin, des cages grillagées, ouvertes. Dans une cabane, tous les outils sont encore là. Sur les rayonnages, je prends un bidon après l'autre : "Tomates 2038", "Fèves 2038"…. Serait-il  possible encore de cultiver à l'air libre, comme les humains autrefois ?

Là-bas des silhouettes grimpent sur le grand mât de la station. Probablement des techniciens radio, peut-être parviendront-il à remettre les antennes en service, et pourquoi pas à lancer des appels ? Mais qui nous entendra ?  Il reste encore bien des réserves et de l'énergie dans les cités souterraines. Mais je n'y retournerai pas.

Je veux rester et reconstruire une parcelle de bonheur à l'air libre.

Je crois que nous serons nombreux à préférer la lumière. 

La rosée s'évapore, une grande paix règne ici.

Après ces notes,  je vais laisser mon journal. Qu'il soit le témoignage de notre espoir.

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Gilles Meuriot 2000-2007 - gilles.meuriot2(at)orange.fr
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