L'Union européenne face à la mondialisation
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Par M. Rubens Ricupero

Même Abraham Lincoln, qui a démontré dans son discours de Gettisburg
qu'il était le maître incontestable du style baroque, ne serait pas
capable de la prouesse de résumer en 5 minutes "comment instituer un
système multilatéral équitable pour tous". Je vais alors me limiter à
poser trois jalons du chemin nécessaire pour y parvenir, en faisant
circuler parmi un discours un peu plus développé, quoique aussi très
incomplet.

Il faut dire d'abord que n'importe quel système commercial issu des
négociations ne sera jamais une panacée et cela pour une simple
raison. Les pays en voie de développement se divisent d'une manière
générale en deux catégories inégales et différentes par rapport au
commerce mondial : ceux qui ont un problème d'accès aux marchés et
ceux dont le problème central est l'insuffisance d'offre.

Les premiers sont les "tigres asiatiques", la Chine, des pays comme
l'Argentine dans ce qui concerne l'agriculture. Ils ont des produits
et des services à vendre mais parfois ne réussissent point à les faire
écouler à cause des barrières commerciales. Pour ceux-là, les
négociations équitables et réussies peuvent apporter une solution mais
ils sont une minorité, en général composée des plus avancés des pays
du Sud.

Par contre, l'immense majorité, les nations africaines ou les pays les
moins avancés par exemple, souffrent surtout d'une capacité
insuffisante d'offre, c'est à dire, ils n'ont pas, en quantité et
qualité, des produits et des services à fournir aux marchés. La
plupart de ces économies possèdent une base de production étroite,
elles dépendent de deux,, trois ou quatre matières premières dont le
café, le cacao, l'huile de palme. Ce sont là des produits qui n'ont
rien à gagner des négociations car leur problème est ailleurs :
surproduction, effondrement des cours, etc. Ces pays ont besoin
d'investissements, nationaux et étrangers, de développer un réseau de
petites et moyennes entreprises, d'acquérir de la capacité générale et
technologique. Les négociations ne peuvent les aider que dans la
mesure où elles seront capables de donner un caractère prévisible et
définitif à des concessions qui restent compliquées par des règles
d'origine multiple, restent encore unilatérales, passibles d'être
modifiées ou manipulées au gré des donateurs et par conséquent
incapables de générer des investissements stables.

On doit se rappeler ensuite que la mondialisation courante repose sur
des demi-vérités, et même souvent des mensonges. Cela commence par la
croyance très répandue mais très erronée que mondialisation et
libéralisation sont des mots synonymes. En vérité, la mondialisation
est un processus, et la libéralisation un instrument. Le premier se
sert parfois du second mais d'une façon sélective et incomplète. Un
exemple historique permet de le comprendre. De la même manière qu'on
peut imaginer une pluralité de mondes, il peut exister plusieurs
modalités de mondialisation. Celle de la Belle Époque, entre 1870 et
1914, comprenait non pas seulement la libéralisation des prêts,des
investissements, des échanges, des manufactures mais, au même titre,
des produits agricoles, de la main d'oeuvre, de la technologie.
C'était le temps où l'Argentine n'avait aucune difficulté à exporter
vers l'Europe ses viandes, son blé, ses laines et de recevoir les
capitaux anglais pour financer son infrastructure. C'étaient les
années pendant lesquelles plus de 50 millions d'Européens dont mes
quatre grands-parents ont quitté l'Europe pour trouver de nouvelles
opportunités aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Argentine, au
Brésil. C'était la période où on pouvait acheter ou copier des
machines, des outils, de la technologie sans trop de peine.
Aujourd'hui, en contraste, s'il est vrai que les flux financiers et le
commerce des produits industriels ont été libéralisés, rien de tel
n'est perceptible dans le domaine agricole, de l'immigration ou de la
technologie (où la rigueur de la protection excessive des brevets de
médicaments peut parfois nuire au combat des fléaux comme le Sida).
Or, il se trouve que les secteurs libéralisés coïncident largement
avec les intérêts du Nord développés et que les secteurs sélectivement
exclus de la libéralisation sont précisément ceux qui pourraient
apporter plus d'avantages aux pays du Sud.

Un autre aspect de ce problème est qu'une mondialisation digne de ce
nom devrait inclure, non exclure, intégrer, pas marginaliser. Ce que
nous constatons cependant est qu'entre 1970 et 1999; c'est à dire
pendant la phase d'intensification de la mondialisation, la part de
l'Afrique dans la valeur totale des exportations mondiales des
produits de base est tombée de 8,6 % à 2,6 % et celle des 49 PMA (pays
les moins avancés) de 4,7 % à 1 %, et ceci essentiellement au profit
des pays développés exportateurs. S'ils avaient pu défendre leurs
parts respectives de marché du débat des années 70 dans ce secteur si
vital pour eux, les pays de l'Afrique auraient gagné annuellement plus
de 42 milliards de US dollars, et les PMA plus de 25 milliars : c'est
bien plus, beaucoup plus, qu'ils ne perçoivent au titre d'aide
officielle au développement.

On peut évidemment discuter si la faute en est à la mondialisation ou
aux Africains, mais on ne peut pas se dérober à une conclusion
irréfutable : une mondialisation basée exclusivement sur
l'exacerbation de la concurrence ne peut qu'écraser les plus faibles
et vulnérables.

Finalement, j'arrive à mon troisième et dernier point. Nous avons
commencé à changer le discours officiel, il faut maintenant changer la
pratique. Après les manifestations anti-mondialisation, les
Présidents, les Premiers ministres, les Ministres de la Coopération ou
du Développement ont commencé à dire qu'on devait placer le
développement au centre des prochaines négociations commerciales et
certains sont arrivés à les appeler du nom de "Cycle" du
Développement". Malheureusement, nous qui suivons de près à Genève les
préparatifs pour les négociations, ne pouvons pas dire que ces
discours aient trouvé une traduction concrète dans le comportement des
négociateurs de ces mêmes pays qui reste ce qu'il était avant et
toujours : un comportement dicté plutôt par d'étroites considérations
mercantilistes, d'intérêt national, que par la générosité, l'ouverture
des discours (on l'a vu tout récemment, quand l'initiative de l'Union
européenne d'ouvrir les marchés à tous les produits des PMA sauf les
armes s'est heurtée à de puissants intérêts de protection du sucre, du
riz, des bananes, et je regrette de le dire, la France même a voté
contre la décision. Même ce qui est plus facile, qui ne dépend point
de sacrifier 50 % de marchés, comme des règles plus souples,
simplifiées pour l'adhésion des PMA à l'OMC, n'ont pas été approuvées
jusqu'à cette date). Est-ce qu'on accepte réellement ce qu'a dit le
Prof. Joseph Stiglitz lorsqu'on a annoncé qu'il allait recevoir le
prix Nobel : "le fait de reconnaître que les accords commerciaux du
passé sont injustes est l'une des leçons importantes du mouvement
anti-mondialisation". J'aimerais que l'on redresse certains
déséquilibres du passé et que l'on avance avec beaucoup plus de
sensibilités vis-à-vis des besoins et préoccupations des pays en
développement. Pour cela, il faut ménager avec soin les exigences par
rapport à ceux qui ont très peu à donner, il faut leur octroyer la
possibilité d'exporter leurs produits agricoles, leurs textiles, leurs
chaussures, leurs articles de cuir, tous ces produits dits sensibles
où se concentrent les crêtes tarifaires ; il faut traiter de la même
façon les subventions aux exportations agricoles et celles des
manufactures. Est-ce qu'on est vraiment prêt à le faire ? Seul le
temps des négociations et les résultats concrets nous permettront de
répondre. Pour ma part je me suis toujours refusé à employer
l'expression Cycle de développement, non pas parce que je ne le désire
pas de tous mes voeux, mais parce que je ne vois pas beaucoup de
signes réel qu'un cycle de cette nature est en train de prendre forme.
Je préfère alors m'engager constructivement à le rendre possible en
suivant la consigne du Grand Marxiste italien Antonio Gramsci :
"pessimiste dans la connaissance de la réalité, optimiste dans
l'espérance et l'action". Si les résultats le justifient, nous
pourrons un jour appeler le prochain cycle cycle du développement et
dans ce cas, nous aurions évité la complicité avec une opération qui
peut n'être que du "public relations" ou de la manipulation, nous
aurions évité un marché de dupes et, au contraire, nous pourrions
avoir la conscience d'avoir donné aux plus pauvres et démuni(e)s la
possibilité d'accès aux vrais marchés.

Rubens Ricupero. Directeur Général de la CNUCED (Conférence des
Nations Unies pour le Commerce et le Développement)
31 octobre 2001 Colloque « L'union européenne face à la
mondialisation »

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