L'Amérique doit renoncer à ses dogmes
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Par Joseph Stiglitz

Quelques semaines après les attaques terroristes sur New York et
Washington, les Américains souffrent encore d'une certaine angoisse
qu'ils n'avaient plus ressentie depuis les heures les plus sombres de
la guerre froide, tels la crise de la baie des Cochons, à Cuba, ou le
blocus de Berlin.

L'économie américaine est vraisemblablement passée d'un ralentissement
à une véritable récession. Les Américains sont aussi conduits à
repenser leur politique étrangère et à renoncer à l'unilatéralisme qui
la caractérisait. Au-delà de ces changements, il en est deux autres
aux implications probablement aussi profondes. La fibre communautaire
américaine s'est renforcée au sein de la population ainsi que la
cohésion sociale, bien plus que cela ne fut le cas ces dernières
années, voire ces dernières décennies. Cette révision s'accompagne
d'un réexamen tardif sur le rôle de l'Etat. Le sentiment de fierté
envers nos sapeurs-pompiers et nos forces de police est largement
répandu. Il est de plus en plus évident que nous nous étions perdus en
chemin et que nous avions trop eu tendance à mettre l'accent sur nos
intérêts personnels matériels aux dépens de l'intérêt commun.

Avec le recul, on ne peut que constater que certaines des actions
engagées sous la pression des intégristes de l'économie de marché par
les administrations Clinton et Bush se révèlent aujourd'hui
particulièrement absurdes. La « privatisation » d'une activité aussi
vitale que la sécurité des aéroports n'était pas une démarche
raisonnable. Les bas salaires versés aux agents des services de
sécurité des aéroports ont entraîné une rotation très élevée des
personnels. Les compagnies aériennes et les aéroports en ont certes
tiré un meilleur bénéfice à court terme, mais ils en sortent perdants.
Le peuple américain aussi, comme nous le découvrons aujourd'hui,
horrifiés. L'attitude méprisante de Paul O'Neill, le secrétaire au
Trésor de Bush, à l'égard du projet d'accord de l'OCDE sur le
blanchiment de l'argent sale et son rejet de ce texte n'étaient pas
non plus une bonne démarche.

M. O'Neill a avoué les vraies raisons de son opposition à cette
convention : il défendait des intérêts financiers déterminés. Les «
centres offshore » n'ont pas été créés par accident. Leur existence
trouve son explication à Wall Street et sur les autres places
financières mondiales, soucieuses, toutes, de disposer
d'arrière-cours, de paradis fiscaux protégés de toute réglementation.
Cette hypocrisie se retrouve des deux côtés de l'échiquier politique :
alors que l'Amérique en appelait à la transparence sur les marchés
émergents à la suite de la crise en Asie du Sud-Est, M. Summers, le
dernier secrétaire au Trésor de Clinton, ainsi que M. O'Neill, celui
de Bush, ont uni leurs efforts pour protéger les paradis fiscaux
offshore et les fonds qui y sont placés.

D'autres décisions, prises dans le plus grand secret ou en tout cas
sans grand débat public, restent tout aussi troublantes. En 1997, les
Etats-Unis ont par exemple privatisé l'« Usec ». Rares sont ceux qui
savent ce qui se cache derrière ce nom. L'Usec (US Enrichment
Corporation) est l'organisme américain chargé de l'enrichissement de
l'uranium. Il participe notamment à la production des ingrédients
essentiels à la fabrication de la bombe atomique.

Cette institution était également chargée de faire sortir de Russie
les matériaux nucléaires des anciens missiles soviétiques afin de les
convertir en uranium faiblement enrichi à destination des centrales
nucléaires. Une fois la privatisation réalisée, l'Usec avait en fait
toutes les raisons d'empêcher le retour de ces matériaux sur les
marchés américains, afin d'éviter qu'ils ne provoquent ici une chute
des prix... et des bénéfices des opérateurs privés. En tant que
président du Conseil des conseillers économiques de Bill Clinton,
j'avais compris l'importance du risque que représentait la
conservation de ce matériau en Russie : il y avait là une véritable
menace de prolifération nucléaire. Il s'agissait d'une question
d'intérêt national, mais aussi d'un problème d'ordre général.

Du fait de leur puissance, irrésistible, les entreprises privées,
soucieuses d'abord et avant tout de réaliser des profits, l'avaient
pourtant emporté sur tous ceux qui avaient pour souci premier la
défense des intérêts collectifs. La privatisation de l'Usec a été une
grave erreur et a exposé les dirigeants de l'entreprise à toutes
sortes de tentations. Mes inquiétudes se sont confirmées plus
rapidement et plus terriblement que je ne l'avais jamais envisagé.
Nous venons de découvrir un accord secret entre l'Usec et Minatom
(l'agence russe chargée du traitement du matériau nucléaire) dans
lequel, en réponse à une offre russe d'envoyer le matériau nucléaire
en plus grande quantité vers les Etats-Unis, l'Usec répondait par la
négative avant de verser, ensuite, 50 millions de dollars aux Russes
pour acheter leur silence et pour qu'ils ne dévoilent rien de toute
cette affaire. L'Usec a plusieurs fois essayé de prendre en otage le
contribuable américain en annonçant que, faute de subventions
supplémentaires, il cesserait de ramener le matériau russe sur le
marché américain. Comment le gouvernement américain a-t-il pu procéder
à une privatisation aussi absurde ?

L'idéologie du « tout-privatisable » a joué un rôle important, les
intérêts financiers aussi : la société cotée en Bourse qui a organisé
la privatisation a exercé bien des pressions et réalisé un profit non
négligeable. Une fois de plus, le responsable au Trésor américain (M.
Summers, après M. Rubin) a placé, à cette occasion, les intérêts de
Wall Street avant ceux du pays.

La soif qui pousse vers le milliard supplémentaire à intégrer au
budget d'une année - même si les revenus des années suivantes en
seront d'autant réduits - a permis de conclure l'affaire. A la lumière
des excédents énormes que dégageait alors notre budget, cet
aveuglement apparaît aujourd'hui comme totalement insensé. Le dernier
mot de ce triste épisode n'a pas encore été prononcé. Le Congrès
appréhendait avec raison le passage du contrôle de la production
nucléaire à une société à la santé financière faible et a exigé une
certification de la part du Trésor.

Il n'est pas facile de savoir aujourd'hui si l'Usec continuera à
satisfaire à ces conditions. Des voix inquiètes s'élèvent au Congrès,
certains suggérant désormais d'envisager une véritable rena-
tionalisation de cet organisme. Ce qui apparaît clairement maintenant,
c'est qu'une telle décision, prise par le gouvernement américain,
n'affecte pas seulement Wall Street ou l'Amérique : elle peut avoir
des conséquences pour le monde entier. Quand l'Amérique se trompe
comme dans ce cas du blanchiment d'argent ou dans celui de la
privatisation du nucléaire, elle met la planète entière en danger.
L'Amérique, pionnière de la globalisation, doit aujourd'hui
reconnaître ce que signifie pour elle l'interdépendance : celle-ci
nous oblige à accepter des mécanismes de décision collectifs dans tous
les domaines.

Joseph Stiglitz, prix nobel d'économie 2001
Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate

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