DÉTERMINISMES DE LA CROISSANCE

La question de la décroissance est actuellement soulevée par nombre d’humanistes qui tentent d’alerter l’opinion publique à propos de l’expansion sans fin. Aussi est-il intéressant et même indispensable de se pencher sur la nature des mécanismes qui engendrent cette dernière et sur les réticences à y mettre un terme.

Parler de décroissance, c’est avancer un concept insoutenable pour les tenants du système économique dominant comme pour la majorité des citoyens qui n’ont jamais entendu les « spécialistes » tenir un tel langage.

Pour les gouvernants, les économistes et la quasi-totalité de la population, la croissance économique est signe de prospérité. La décroissance est donc synonyme de régression.

La croissance est présentée, à tort d’ailleurs, comme le moteur de l’emploi et l’emploi comme seul moyen d’obtention de revenus pour la majorité de la population. C’est pourquoi la croissance est perçue comme une nécessité pour la survie de l’espèce alors qu’elle n’est utile qu’à la survie du profit dans le cadre du régime capitaliste.

La seule vraie raison d’augmenter le volume de la production, c’est l’accroissement des besoins engendrés par la croissance démographique. Or, dans les pays industrialisés le taux de croissance cumulée de la production est infiniment supérieur à celui de la population.

Depuis 1975, la courbe de l’emploi a nettement chuté par rapport à celle de l’investissement en capital de production. La croissance demeure mais l’emploi régresse. La richesse financière des entreprises augmente considérablement alors que l’entreprise distribue de moins en moins de revenus à l’ensemble des producteurs.

La production P des pays industrialisés pouvait subvenir aux besoins de X retraités en 1970, mais la production P + 80 % de l’an 2000  ne suffit plus à entretenir une population de X + 10 % de retraités. Les spécialistes en concluent que les travailleurs doivent rester en activité plus longtemps, tandis que 10 % de la population potentiellement active est maintenue au chômage.

Etonnant, non ! D’où proviennent ces incohérences ?

Le principe de croissance est inscrit dans les gènes du système dominant. Il s’impose comme une nécessité absolue dans le fonctionnement des institutions monétaires et des entreprises capitalistes.

Le financement primaire de l’investissement nécessaire à la production marchande se fait par une création monétaire privée et payante (c’est l’activité du réseau bancaire).

Il est introduit dans le circuit économique, à la demande de l’entreprise, un volume de monnaie-crédit  M.

Il est réclamé, à échéance prédéterminée, un retour de M + l’intérêt, ce qui est impossible, car l’argent de l’intérêt n’a jamais été créé.

Ce phénomène imperceptible si on l’observe à l’échelle d’une entreprise apparaît dans toute son évidence si on le reporte à l’échelle globale.

Pour pouvoir rembourser l’intérêt, il est nécessaire de sans cesse réinvestir, de faire entrer un nouveau capital dans le circuit productif, car aucune entreprise,  si ce n’est l’entreprise « banque » n’est autorisée à fabriquer une monnaie nouvelle. C’est un cycle infernal.

L’un des problèmes majeurs du système monétaire capitaliste, c’est la régulation des flux. Si, les retraits, les remboursements, sont échéancés avec précision, les entrées sont dépendantes de la demande de crédit d’investissement. Mais le financement de l’investissement n’est consenti qu’à l’entreprise présumée solvable.

L’entreprise solvable est celle qui sera capable, en recevant par la consommation plus qu’elle n’aura distribué par la production, de rembourser à la banque, le capital augmenté de l’intérêt. Pour cela faut-il encore qu’elle puisse amasser le surplus de monnaie indispensable.

Le problème est que ce qui est distribué en amont de la vente, c’est-à-dire l’ensemble des coûts de production (le prix de revient) constitue la totalité de la capacité d’achat des producteurs.

La capacité de vendre d’une entreprise ne peut dépasser la capacité d’acheter de ses producteurs. Sa solvabilité ne peut se construire que par la vente à des producteurs d’une autre filière, autrement dit par prélèvement  du pouvoir d’achat dans le revenu de producteurs d’entreprises obligatoirement et férocement concurrentes.

Globalement, c’est un exploit mathématiquement irréalisable car l’ensemble des entreprises qui ont versé 8 pour faire 10 ne peuvent vendre la part de 2 qui permet de constituer le profit. Cette part de marchandises est invendable.

Bien qu’elles soient impliquées dans le processus de croissance, les petites entreprises non industrielles diffèrent de ces dernières par le résultat de leur activité, c’est-à-dire la maintenance de l’outil de production et le dégagement de la rémunération patronale.

On peut parler d’entreprise « capitaliste » quand l’investissement financier n’a pas pour objectif premier cette seule fonction de pérennisation, mais l’accumulation du profit réclamé par les actionnaires, la rentabilité immédiate de la mise de fonds, c’est-à-dire la fourniture d’une rente de plus en plus confortable aux investisseurs (cf. : indices boursiers).

Toute la stratégie capitaliste est déterminée, individuellement, par l’obligation de vendre ses invendables à d’autres acteurs que ses propres producteurs car le système ne perdure et ne se développe qu’à condition que se boucle sans cesse le cycle : production > profit-marchandise > profit-argent > équipement nouveau > production accrue et ainsi de suite

C’est donc une lutte à mort pour la conquête des parts de marché… Concentration des moyens, constitution d’oligopoles pour éliminer la concurrence. Conception de produits innovants quelle qu’en soit l’utilité (expansion indéfinie).

Abaissement des prix de vente, qui implique une baisse des coûts de production et la faillite, à moyen terme, d’un secteur au profit d’un autre.

Vente forcée, par prélèvement d’impôts nécessaires à la réalisation de grands programmes décrétés « d’utilité publique » : bâtiments prestigieux, grands travaux routiers et autoroutiers, conquête spatiale, etc…

Vente  à crédit qui reporte le problème à plus tard mais augmente de plus en plus les charges de l’Etat et des particuliers.

Vente  à l’exportation de fabrications à forte valeur ajoutée, centrales nucléaires, avions et surtout armements, qui injectent dans le circuit de consommation national des moyens d’achat fournis par une production criminelle qui sera consommée par d’autres. C’est la raison de la fabrication généralisée de matériel de guerre dans tous les pays industrialisés.

Peut-être faudrait-il s’interroger à propos de l’origine des conflits qui surgissent à point nommé, lors des périodes de récession.

Pourtant tous ces artifices ne résolvent pas la contradiction. Plus les gains en productivité s’accélèrent, plus le nombre des consommateurs solvables décroît ; plus le volume de production augmente, plus celui d’invendables s’accroît. C’est ainsi que, pour une croissance cumulée de 2 %  par an, le volume des invendables double en 36 ans.

Le problème est aggravé par les disparités de revenu, car les bénéficiaires de hauts revenus ne consomment pas l’intégralité de ceux-ci. L’ensemble des invendus enfle au fur et à mesure de l’agrandissement des écarts liés à la rémunération privilégiée des fonctions hyper qualifiées ou sophistiquées. Cette épargne rejoint de plus en plus le circuit spéculatif, au détriment de l’économie productive.

La circulation monétaire indispensable au fonctionnement du modèle capitaliste est dangereusement affaiblie par le détournement des fonds dans le circuit secondaire de la spéculation financière, car celui-ci ne produit pas d’argent nouveau. Il concentre et déplace d’énormes masses monétaires réelles, faisant et défaisant des fortunes, mais son alimentation provient de la source monétaire primaire qui transite par l’entreprise de production plus ou moins nécessaire.

L’exemple même du détournement de pouvoir d’achat des producteurs-consommateurs est donné par le lobby des assurances. Sous prétexte de couverture de « risques », le marché du chantage à la peur, draine, avec la bénédiction du législateur, vers la bulle spéculative une bonne partie des sommes énormes qu’il prélève souvent de force et sans contrepartie. L’échange d’une montre en or contre l’heure, même exacte, est un marché d’escroc. L’assurance obligatoire assure de plus une fonction de maintien de l’ordre en obligeant les citoyens à rester dans le circuit monnaie-travail, sous peine de marginalisation ou de mise hors-la-loi.

Lorsque les marchés financiers spéculatifs réinvestissent dans le secteur productif réel, il s’agit d’un retour et non d’une introduction de nouveaux moyens de paiement.  Ce prolongement de la circulation monétaire est illusoire. Quelle que soit la vitesse de rotation de la monnaie, que cette monnaie se déplace à l’intérieur d’un circuit économique réel ou à l’intérieur d’une bulle spéculative, il ne se produit que des transferts d’énergie, des bouleversements de l’existence matérielle des uns et des autres, mais rien n’arrête le processus initié lors de l’émission monétaire, rien ne permet de mettre fin à l’obligation d’expansion, l’obligation finale de restituer plus que l’on a reçu.

L’énormité des profits annoncés par les gagnants laisse croire à la richesse, à la solidité de l’ensemble de l’édifice, mais cette illusion dissimule la raréfaction progressive des moyens d’existence disponibles pour une masse croissante de la population mondiale.

Sans la redistribution organisée par l’Etat après prélèvement d’impôts et emprunts auprès des banques privées et des marchés financiers, la constitution du bénéfice minimum de nombre de petites et moyennes entreprises ne saurait exister.

Le secteur primaire est l’un des gros clients de l’industrie. Le secteur tertiaire vend sa production au primaire et au secondaire. Le service public vend, par prélèvement d’impôts, ses services à l’ensemble des acteurs économiques.

La totalité des revenus des 3 secteurs constitue le prix de revient de la production de l’entreprise capitaliste, mais aussi la capacité de consommation de la population.

On comprend donc que l’expulsion de l’Etat et de ses charges hors du circuit de la production de l’entreprise capitaliste abaisserait les prix de revient et augmenterait la marge de profit de façon substantielle, mais il est aussi évident que la constitution du profit privé serait bien compromise sans l’intervention de l’Etat qui, au-delà de l’impôt, ne cesse de s’endetter pour fournir à la population le complément de ressources indispensable à la consommation partielle des invendus et des invendables.

La privatisation des profits et l’étatisation des pertes font partie de la stratégie courante des entreprises capitalistes.

La contrepartie de l’enrichissement indécent que procure à l’entreprise bancaire le privilège illégitime de création monétaire payante, c’est que plus un pays se développe, plus il s’endette ; plus le pouvoir politique se confond avec le financier dont les intérêts immédiats priment sur toutes considérations objectives.

L’impuissance de l’Etat à pratiquer une politique  sociale est causée par cette dépendance vis à vis des banques et de leur créance éternelle, ce remboursement impossible des intérêts simples et des intérêts composés qui constitue la grande part de la fameuse « dette publique ». Or, si un tiers environ de la dette publique est bien justifié par les emprunts aux particuliers, les deux autres tiers ne répondent qu’à des obligations envers l’institution monétaire privée, dont le seul effort consiste à créer ex-nihilo et à mettre à disposition de la nation un crédit qui n’a d’autre valeur que la capacité de production nationale.

Cette monnaie gagée sur le crédit national nous appartient de fait en toute légitimité ; cette part de la dette publique n’existe pas, pourtant elle produit sans cesse intérêts sur intérêts irremboursables et induit des comportements politiques aberrants.

Mais le plus alarmant c’est que derrière cette mascarade s’opère un gaspillage systématique des ressources non renouvelables, une destruction progressive de toutes formes de vie et que les « responsables » semblent croire qu’il s’agit d’une fatalité.

Ce qui ressort de cet examen c’est que la croissance ne répond pas à un besoin réel des populations mais à un mécanisme culturel conventionnel inconsciemment rangé dans le rayon des éléments naturels comme les intempéries ou celui du surnaturel comme peut l’être une loi divine.

Même s’il se nourrit des désordres qu’il engendre, le système dominant est en phase d’auto-destruction, sa croissance exponentielle s’apparente à l’évolution d’un cancer. La seule chance qui nous reste c’est que son écroulement intervienne avant l’extinction totale de nos moyens d’existence.

Nous n’arrêterons pas la croissance, elle s’éteindra d’elle-même, mais nous pouvons l’aider à mourir pour nous aider à vivre.

Texte de Marc Groussain inspiré des ouvrages de :

Jacques Duboin ( Pourquoi manquons-nous de crédits ? )

Joseph Pastor ( Le capitalisme n’est pas compliqué )

Clifford-Hugues Douglas ( Economic democracy )